Quand la négligence émotionnelle ouvre la voie au perfectionnisme
- Janaina FORTUNATO

- 14 déc. 2025
- 3 min de lecture
Comprendre un mécanisme silencieux à l’origine de l’anxiété
Beaucoup de personnes anxieuses ne se reconnaissent pas dans des récits de traumatismes spectaculaires.
Elles n’ont pas été battues, ni abandonnées, ni maltraitées au sens classique du terme. Et pourtant, elles vivent avec une tension intérieure constante, une exigence excessive envers elles-mêmes, et une difficulté persistante à se sentir « suffisamment bien ».
Dans ma pratique clinique, un fil revient souvent : la négligence émotionnelle, et la manière dont elle peut favoriser, plus tard, le développement d’un perfectionnisme anxieux. Un perfectionnisme qui ne vise pas l’excellence, mais la sécurité.
1. Qu’entend-on par négligence émotionnelle ?
La négligence émotionnelle ne correspond pas à ce qui a été fait, mais à ce qui n’a pas été suffisamment présent.
Elle se manifeste lorsque, dans l’enfance :
les émotions ne sont pas reconnues,
les besoins affectifs sont minimisés,
les réactions émotionnelles ne trouvent pas d’écho,
on n’est accueilli que si l’on correspond à ce qui est attendu de nous,
l’enfant apprend à « se débrouiller seul » avec ce qu’il ressent.
Contrairement aux maltraitances caractérisées par des actes explicites, la négligence émotionnelle agit par absence : absence d’écoute, de reconnaissance, de régulation émotionnelle. Elle laisse peu de souvenirs explicites, mais elle façonne profondément la relation à soi.
L’enfant ne se sent pas forcément rejeté, mais il apprend que ses émotions ne sont pas importantes.
2. Les conséquences psychologiques à l’âge adulte
À l’âge adulte, les personnes ayant vécu une négligence émotionnelle peuvent présenter :
une difficulté à identifier leurs émotions (alexithymie partielle),
une forte autocritique,
un sentiment diffus de vide ou d’insuffisance,
une tendance à l’hyper-responsabilité,
une anxiété de fond, souvent mal identifiée.
Le message implicite intériorisé est souvent :
« Je dois faire plus pour mériter l’attention ou la reconnaissance. »
3. Le perfectionnisme comme stratégie d’adaptation
Le perfectionnisme n’apparaît pas par hasard. Dans ce contexte, il constitue une tentative de régulation émotionnelle.
Fonction du perfectionnisme
Donner une structure interne là où le soutien émotionnel manquait
Créer une illusion de contrôle
Réduire le risque de critique ou de rejet
Compenser une estime de soi fragile
Il ne s’agit donc pas d’un trait de caractère, mais d’une stratégie apprise.
4. Le lien direct avec l’anxiété
Le problème est que cette stratégie a un coût élevé.
Le perfectionnisme :
maintient une vigilance constante,
empêche le repos psychique,
transforme chaque situation en évaluation,
renforce la peur de l’erreur.
À long terme, il devient un facteur de maintien de l’anxiété, voire un terrain favorable aux troubles anxieux, à l’épuisement et à la dépression.
5. Pourquoi le perfectionnisme ne guérit pas la blessure initiale
Le perfectionnisme tente de répondre à une question affective par une solution comportementale.
Mais :
être irréprochable ne répare pas l’absence de reconnaissance émotionnelle,
faire toujours plus n’apaise pas le besoin d’être accueilli,
réussir ne remplace pas le sentiment d’être valable.
C’est pourquoi les personnes perfectionnistes peuvent réussir brillamment tout en se sentant profondément insécurisées.
6. Pistes thérapeutiques (TCC et approches intégratives)
En TCC
Identifier les croyances conditionnelles
(« Si je ne fais pas parfaitement, je ne vaux rien »)
Travailler l’autocritique et les standards irréalistes
Introduire des expériences comportementales de « suffisamment bien »
En ACT
Distinguer la valeur personnelle des performances
Travailler l’acceptation des émotions difficiles
Redéfinir des actions guidées par les valeurs plutôt que par la peur
7. Réhabiliter l’imperfection comme espace relationnel
Sortir du perfectionnisme ne consiste pas à abandonner l'excellence (c'est normal de vouloir faire ce que l'on fait avec qualité), mais renoncer à conditionner sa valeur à ce que l’on fait.
Vous n’êtes pas ce que vous produisez. Il y a une empreinte de vous dans ce que vous produisez, et cette empreinte parle de vous à un moment précis de votre vie, pas de la mesure de votre valeur.
C’est souvent un travail progressif qui implique :
de reconnaître ce qui a manqué,
de développer une autocompassion réaliste,
de créer une sécurité émotionnelle interne.
Conclusion
La négligence émotionnelle n’est pas toujours visible, mais ses effets sont profonds. Le perfectionnisme, loin d’être un simple défaut, peut être compris comme une tentative ancienne de survivre émotionnellement.
Comprendre ce mécanisme peut être un premier pas : celui qui permet, progressivement, d’accéder à des outils, de développer des stratégies, et d’ouvrir la voie à des changements plus sereins.
Références bibliographiques
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Hayes, S. C., Strosahl, K. D., & Wilson, K. G. (2012). Acceptance and Commitment Therapy. Guilford Press.
Gilbert, P. (2010). Compassion Focused Therapy. Routledge.



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